Dévoilement de la plaque PIERRE MENDES FRANCE : discours de Michel Mendès France

Intervention de Michel Mendès France le 22 novembre 2010, devant le 23 rue du Conseiller Collignon, durant la cérémonie de dévoilement de la plaque à la mémoire de PIERRE MENDES FRANCE.

Dessin de Lily Mendès France exposé durant la cérémonie

J’avoue une certaine émotion de me retrouver ici 23 rue Conseiller Collignon où mon frère Bernard et moi avons vécu avec mes parents pendant de longues années. En 1945 mon père avait le choix entre deux appartements l’un sur l’île Saint-Louis et l’autre ici même où nous sommes réunis. Très attaché à sa famille, et en particulier à sa sœur Marcelle Grumbach, à son mari et à leurs deux fils Didier et Tiennot (Sylvie naîtra plus tard), mon père opta pour Conseiller Collignon à un quart d’heure de marche de chez eux. Ma grand-mère maternelle Elvira Cicurel et son fils (mon oncle) Raymond habitaient tout à côté. Et puis le lycée Janson n’était pas loin ; mon père n’oubliait évidemment pas notre scolarité.

L’appartement était presque entièrement tapissé de livres et de dossiers, certains tableaux de ma mère accrochés sur les quelques surfaces libres. Mon père y avait son bureau et ma mère son atelier de peinture. Elle y travaillait assidûment. Ce portrait de mon père dont vous voyez la reproduction, elle l’a peint début des années 60. Je n’oublie pas bien sûr le second lieu de travail de mon père dans sa maison aux Monts à Louviers. Il s’y rendait chaque week-end et où il avait son second bureau et ma mère son deuxième atelier.

Même pendant la période juin 1954-fevrier 1955 alors qu’il était président du Conseil nous logions tous les quatre ici et la vie familiale à laquelle il tenait énormément était à peine modifiée. Il recevait ses amis, le jeune couple Jean-Pierre et Miriam Worms, ses collaborateurs, Paul Martinet et surtout Simone Nora et Léone (alors Georges Picot), Stéphane Hessel, Charles Gombault, Georges Boris son ami et collaborateur le plus proche, Gabriel et Louise Ardant, Jean-Jacques Servan-Schreiber etc. À partir de 1956 Simone Gros s’est mise à la disposition de PMF pour les « missions impossibles » de recherche.

Battu aux élections législatives de 1958 lors du raz-de-marée gaulliste mon père restait cependant très actif et la rue du Conseiller Collignon ne perdait en rien de son importance. Les visiteurs continuaient à affluer. C’est ainsi qu’en 1967 Robert Kennedy de passage en France a demandé à ne voir que deux responsables politiques de Gaulle et mon père.Il fut évidemment reçu ici par mes parents.(Certains trouvaient une ressemblance entre ma mère et Jacqueline Kennedy sa belle-sœur…)

Ma mère est morte en 1967 et malgré son profond chagrin, mon père n’en continua pas moins à poursuivre son travail, conférences, meetings, rencontres,etc…L’élection à la députation à Grenoble l’éloigna momentanément de la rue Conseiller Collignon, l’échec en juin 1968 l’y ramena.

Dans les années 70 il a organisé des rencontres secrètes entre palestiniens et Israéliens les six ou sept premières ici au quatrième étage, suivies de plusieurs à Louviers et à Montfrin chez Marie-Claire épousée en 1971.

Je veux revenir à fin des années 50 début 60. La crise algérienne n’était à son comble. Des graffitis « de Gaulle = Mendès » fleurissaient sur les murs. L’OAS posait des bombes à droite et à gauche, l’une d’entre elles destinée à Malraux défigura la petite Delphine dans la maison voisine, Miriam Worms fut durement blessée par un colis piégé dans les locaux du journal Afrique Action et le maire d’Evian Camille Blanc fut assassiné en Mai 1961 dans la ville-même où un an plus tard les accords entre le FLN et la France seront signés.

Un coup d’état était alors toujours à craindre de la part de l’OAS, des paras et des colonels. Conscient de cette possibilité mon père envisageant une éventuelle évasion s’est procuré de faux papiers (!) et déguisement (un bleu de travail, un béret, espadrilles, une pipe, et de grosses lunettes en verre dans une petite valise toujours dans le coffre de l’auto) ; son expérience juin 1941 de l’évasion de la prison de Clermont Ferrand restait très présent. Il avait aussi prévu en cas d’urgence de quitter le bâtiment par la porte de derrière qui donne sur l’avenue Emile Augier loin du 23 rue Conseiller Collignon. Le plan de retraite prévoyait que je le retrouverais au bois de Boulogne en un certain endroit connu de moi.

Depuis 1954 mon père était toujours accompagné par le commissaire Bernot un très sympathique garde du corps, mais en ces débuts années 60 deux autres policiers ont été installés sur le palier au quatrième étage entre l’ascenseur et notre porte d’entrée. Pour leur rendre la vie pour confortable ma mère leur a donné deux fauteuils, une petite table et une lampe. Et leur proposait de la lecture, des romans policiers par exemple. « Surtout pas ! » furent leurs réactions mais n’importe quoi d’autre. Les mois passant, ce coin palier est devenu leur petit «chez soi ». Quand je sortais de chez nous j’entrais chez eux. Je frappais à notre porte ils disaient « Entrez », alors je sortais.

Votre nombreuse présence ici devant le 23, rue du Conseiller Collignon, et cela malgré le froid de cette fin novembre, témoigne de votre fidélité, de votre amitié, de votre affection et de votre admiration pour Pierre Mendès France. J’en suis personnellement très touché.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *