Contribution extérieure : « Comprendre la crise »

Nous publions ici un texte d’Armand de Largentaye, écrit le 10 novembre 2008, et qui nous a été proposé pour publication sur le site de l’Institut PMF.

Comprendre la crise

Un récent colloque consacré à Pierre Mendès France(1) rappelait l’importance qu’accordait celui-ci à la compréhension par le public des sujets d’actualité politique. Pour Mendès, il fallait que les données soient clairement énoncées pour que les solutions apparaissent et que chacun comprenne et choisisse.(2) Ce sens exemplaire du devoir républicain pourrait inspirer le traitement de la crise financière actuelle.
Au-delà des dérèglements, dont ceux qui sont issus des sub-primes, ne convient-il pas d’évoquer la cause la plus profonde de la crise, qui pourrait être liée à la nature même de la monnaie ? Au-delà des banquiers et des chefs d’entreprises qu’on cherche à dénoncer, derrière les mécanismes de régulation qui ont manqué, ne veut-on pas déceler les incitations d’un système intrinsèquement dangereux ? Sinon, comment éviter que l’histoire se répète ? Toutes les sociétés ne réagiront pas forcément d’une manière aussi ordonnée qu’aux élections américaines. Même si les conséquences politiques de la crise ne se manifestent pas de manière aussi précipitée que dans les années 1930, de multiples facteurs pourront aggraver le risque qui pèsera bientôt sur les bases démocratiques de nos institutions.

Parce que la monnaie n’offre d’autre garantie que la confiance accordée par le public à son émetteur, elle est qualifiée de monnaie « fiduciaire » – terme qui évoque la confiance – ou mieux, de « monnaie de crédit ». Cette deuxième formule rappelle aussi que, lorsqu’une banque émet un prêt, elle conduit l’emprunteur à lui faire un crédit du même montant. Chacun peut vérifier en effet qu’en empruntant à sa banque, celle-ci se garde de lui remettre l’argent et lui ouvre plutôt un compte chez elle. La banque crée ainsi une promesse de payer la personne qui lui remettra l’ordre de son débiteur de payer. Les chèques bancaires sont une forme courante de ces ordres de paiement. Or, le compte ainsi ouvert représente une dette de la banque envers son emprunteur.
En réalité, l’opération d’ouverture de crédit est donc un échange de dettes. C’est par ce mécanisme que la monnaie de crédit est créée. De fait, l’essentiel de la circulation monétaire est constituée de dépôts chez les banques, dans des comptes qui conservent les effets des crédits bancaires, les crédits, comme on dit, créant les dépôts. A la lumière du mécanisme décrit, l’enrichissement des banquiers, dont la crise révèle le scandale, apparaît à la vérité moins redoutable que le système monétaire lui-même et les incitations qu’il crée. De leur fait, l’essentiel de la circulation, c’est-à-dire l’essentiel de l’émission monétaire, provient d’établissements privés.
L’émission monétaire, prérogative exorbitante, relève normalement du domaine proprement souverain de l’Etat, donnant lieu au droit qu’on appelle « droit de seigneuriage ». Aux Etats-Unis en 2006, le secteur financier a réalisé 40% des profits des entreprises et la part du revenu bénéficiant au centième le plus riche de la population a doublé. On peut s’étonner que cette tendance, dénoncée depuis longtemps, n’ait pas été corrigée. Les Etats-Unis ont-ils laissé s’ériger le « mur d’argent » que dénonçaient Edouard Herriot et Pierre Mendès France ?(3) L’influence du secteur bancaire sur la gestion de l’économie est assez connue pour que l’opinion redouble de vigilance en exigeant des garanties absolues de transparence et de contrôle.

Mais la monnaie de crédit ne soulève pas seulement une question d’équité. La crise actuelle rappelle qu’elle détermine la croissance, voire – rappelons les effets de la crise de 1930 – la paix. Avec la monnaie de crédit, un désir accru d’épargner, c’est-à-dire un refus de consommer, ralentit l’investissement, déprime l’économie et appauvrit la société.
Une manière de réduire l’effet dépressif de l’épargne serait de gager la monnaie sur un panier de marchandises. Celles-ci devraient être choisies en tenant compte de leur élasticité de production : plus cette élasticité est forte plus la demande de monnaie marchandise stimulerait l’activité de production des marchandises du panier et donc l’emploi. Ainsi, l’épargne aurait un effet stimulant et non dépressif sur la production. L’étalon-or, qui fonctionnait sur ce système, était cependant loin d’offrir l’élasticité de production voulue pour compenser de manière significative le ralentissement de l’activité économique.
Comment mettre en œuvre un tel système ? Dans un échange d’articles parus dans l’Economic Journal de Cambridge à l’époque de Bretton Woods (1944), le professeur Franck D. Graham reprochait à JM Keynes d’avoir laissé entendre qu’il était réservé à l’idée d’un commodity reserve standard (étalon marchandise). La réaction de Keynes mérite d’être citée :
« Je n’ai pas de réserve sur un étalon tabulaire (étalon marchandise), intrinsèquement plus raisonnable que l’or. Mes sympathies ont toujours penché en ce sens. J’espère que le monde en adoptera une version un jour. » (The Economic Journal, décembre 1944).(4)
Keynes observait cependant que l’instrument devait être introduit progressivement, en commençant par l’apprentissage d’une gestion maîtrisée des stocks de stabilisation des matières premières.
Des études à l’Agence française de développement(5) et à l’OCDE(6) pourraient inspirer une recherche plus fondamentale sur un système d’échanges mondial plus sûr et plus équitable, comme d’ailleurs le préconisait Pierre Mendès France.(7) N’est-ce pas le sujet de recherche que devrait privilégier le Fonds monétaire international en ces temps de réflexion fondamentale ? Intrinsèquement, la monnaie de crédit constitue bien, comme dans la fable des animaux malades de la peste, le mal qui répand la terreur, capable d’enrichir en un jour l’Achéron et qui nous fait aujourd’hui la guerre.

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1 « Politique, science et action publique. La référence à Pierre Mendès France et les débats actuels. » Grenoble. Institut d’études politiques 23 et 24 octobre 2008.
2 « Les questions qui se posent au pays sont graves, sans doute, mais elles sont simples. Il suffit que les données en soient clairement énoncées, que les options soient précisées, pour que les solutions apparaissent, avec leurs avantages et leurs risques – et pour que chacun soit en mesure de choisir. » (Pierre Mendès France : « Gouverner c’est Choisir », Discours d’investiture, 3 et 4 juin 1953, Julliard 1953, Introduction de Pierre Mendès France, page 13).
3 « Le Parti Radical et le Contrôle des Banques », Pierre Mendès France, février 1936
4 “I have no quarrel with a tabular standard as being intrinsically more sensible than gold. My own sympathies have always fallen that way. I hope the world will come to some version of it some time.” (The Economic Journal, décembre 1944, page 429).
5 AFD « Lettre des économistes » n° 14 « Les prêts contra-cycliques »
6 OECD Development Centre Policy Brief n° 32 : Daniel Cohen, Thibault Fally and Sebastien Villemot : « Commodity Funds. How to fix them?” http://www.oecd.org/dataoecd/28/39/39079308.pdf
7 Cf. « Regards sur la Vè République », reproduit dans Pierre Mendès France « Œuvres complètes » cf. tome 6 p.517 et suivantes

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