Texte de l’intervention d’Eric Giuily sur la modernité de Pierre Mendès France

Voici le texte de l’intervention d’Eric Giuily lors de la conférence du 21 novembre 2011 sur le thème « Modernité et actualité de PMF : démocratie, confiance et communication ».
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Modernité et actualité de PMF: démocratie, confiance et communication – 21 novembre 2011

Pour répondre à la question qui m’est posée aujourd’hui, il me semble que je ne peux pas faire l’économie d’un raisonnement en 2 temps:
– replacer et apprécier la communication de PMF dans sa période de responsabilité politique, les 50 ans de sa vie publique,
– puis essayer d’analyser la période contemporaine et le rôle que la communication y joue ou pourrait y jouer, à l’aune de l’héritage de PMF.


I – PMF, un homme en avance sur son temps en matière de communication.
Il comprend très tôt que gouverner, c’est avant tout expliquer et convaincre, au-delà des clivages politiques. Et il le fait de manière très avant-gardiste tant par la forme que par le contenu de sa communication.

A- Par la forme originale qu’il donne à sa communication tout au long de sa carrière.

1) Ainsi dès 1932 lorsqu’il se présente pour son premier mandat de député, il s’adresse directement aux électeurs dans les journaux locaux (La Dépêche et Le Journal de Neubourg) avec une rubrique consacrée à l’économie.

A une démocratie qui s’appuie sur les notables et les partis, où les débats se tiennent et les questions se règlent au Parlement, dans les cabinets ou les meetings partisans, il veut ajouter, mais pas substituer, une pratique politique qui associe les citoyens. La communication a pour lui « un rôle pédagogique et civique qui complète celui de l’école », comme l’a rappelé Pierre Zémor dans son article sur Pierre Mendés-France et la communication gouvernementale qui fait autorité.

2) L’appui du journal L’Express est également une première dans l’histoire française: un homme politique aussi étroitement associé à un journal et à une équipe de journalistes, menée par Jean-Jacques Servan-Schreiber, Françoise Giroud et Pierre Vianson-Ponté, reste quelque chose d’exceptionnel.

Son interview « La France peut supporter la vérité » dans le tout premier numéro de l’Express, le 16 mai 1953, est un très bon exemple de la forme de sa communication: d’une manière claire, précise et accessible, il détaille le contexte économique français dans une prise de parole ferme et sans appel, et propose des mesures expliquées clairement pour trouver des portes de sortie à la situation économique de la France.

Il s’appuiera sur cet hebdomadaire au succès grandissant et sur une entente profonde et une vraie complicité avec JJSS, comme l’a montré un libre récent, pour continuer son travail de pédagogie sur deux sujets ô combien d’actualité: la crise économique et la situation géopolitique.

3) De son expérience gouvernementale de 7,6 mois seulement, l’histoire a notamment retenu ses célèbres causeries du samedi à la radio, tout comme les fireside chats de Roosevelt dont PMF s’est inspiré, qui restent un modèle de communication gouvernementale. Il avait déjà expérimenté cette formule à la Libération en tant que ministre de l’Economie du Général de Gaulle. Mais ce sont les causeries du Président du Conseil que l’histoire a retenues. Il en aura prononcé 26, tout au long de sa présence à la tête du gouvernement.

Il prend la parole pour la première fois « au coin du feu » dès le troisième jour qui suit son investiture. Dans un format plutôt court (entre 6 et 8 minutes), il s’efforce de traiter chaque sujet de la manière la plus précise possible, sans cacher son objectif : susciter l’adhésion du plus grand nombre et s’assurer du soutien des citoyens pour pouvoir mener son action gouvernementale sereinement – une gageure dans une IVème République rongée par les querelles d’appareil et de partis !

Son talent oratoire s’exprime parfaitement à la radio où sa voix posée et pénétrante lui donne une éloquence indéniable. Pierre Mendès-France est le premier homme politique français à tirer un tel parti de la radio. Il est l’homme de ce media comme le Général de Gaulle sera celui de la télévision en 1958. Il va sans dire que cela apparaît en décalage avec la manière de faire de la politique à cette époque. Ses causeries ne vont donc pas sans provoquer le courroux d’une bonne partie de la classe politique. Pour autant, il restera fidèle à cette pratique de communication tout au long de son mandat, d’autant qu’elle a rencontré un soutien très important auprès des auditeurs qui, venant de tous horizons, lui ont régulièrement manifesté leur soutien. Les citoyens comprennent que le Président du Conseil s’adresse à chacun d’entre eux afin de le convaincre individuellement. Et ils apprécient.

4) Il est ainsi le premier homme politique à s’intéresser aux sondages, au décryptage desquels Marcel Bleustein-Blanchet l’initie pendant son expérience gouvernementale.
La campagne du Front de Gauche qu’il anime, avec l’aide de l’Express et de son équipe peut apparaître comme la forme aboutie de sa méthode et le symbole de la place qu’il accorde à la communication. Les partis et les us et coutumes du régime parlementaire vont cependant l’emporter lorsque le Président de la République demandera à Guy Mollet de former le nouveau gouvernement.

5) De 1958 à son retrait de la vie politique active en 1973, et même après, il va continuer à s’adresser régulièrement aux citoyens, à analyser et commenter la situation, à faire œuvre permanente de pédagogie.

Dans « La Vérité guidait leur pas », PMF prononce la phrase suivante, qui a elle seule résume l’esprit qui l’animait lors de ses interventions : « le plus grand péril que courent toujours une démocratie et le gouvernement du peuple par le peuple, c’est dans la négligence des citoyens qu’il réside. (…)La politique appartient à tous et elle n’est pas la chose de ceux seuls qui s’y consacrent entièrement ; tous doivent s’en souvenir à chaque instant».

Ce livre est à lui seul la parfaite illustration de sa conception de la communication: son originalité ne tient pas seulement à sa forme mais plus encore à son fond et notamment à cette exigence permanent de recherche de la vérité qui est le thème de l’ouvrage.

B- Par le contenu de sa communication.

Sa communication est la traduction de deux impératifs qui sont restés attachés à sa personne, qui le caractérisent totalement et qui retentissent encore comme le signe puissant d’une philosophie politique et d’une conception de la politique originales. Ils constituent les « attributs de la marque PMF », comme diraient aujourd’hui les professionnels de la communication.
« Gouverner c’est choisir », et « dire la vérité » sont les deux phrases qui vont déterminer et gouverner sa communication.
En ce sens, celle-ci était toujours au service d’une démonstration intellectuelle solide et argumentée.

Très tôt, il fait siens deux rouages essentiels de la communication bien comprise : ceux de la pédagogie et de l’expertise. Chacune de ses interventions est dictée par ces deux impératifs : il met ainsi la forme au service du fond, et non l’inverse. Ses livres, ses interviews, ses interventions télévisées sont dictées par cette intention.
Il passera ainsi beaucoup de temps tout au long de sa carrière à expliquer, à démontrer sa compréhension et sa maîtrise des sujets, et à permettre à tous les citoyens d’accéder à ces connaissances indispensables pour bien choisir. Cette volonté permanente d’expliquer, cette ambition sans cette renouvelée de convaincre traduisent deux points essentiels de la stratégie de communication de PMF.

1). La communication est au service d’une stratégie politique, d’objectifs de fond et non une fin en soi. Elle est partie intégrante de son action, comme le relève Pierre Zémor et c’est pour cela qu’elle est efficace et que le souvenir de son contenu résiste à l’usure du temps.

PMF avait compris très tôt l’importance de la communication pour traiter les problèmes qui minent la société française, pour désamorcer et régler les conflits, pour agir dans la durée et efficacement. A de multiples reprises, il a ainsi utilisé ses prises de parole comme un moyen de mettre fin à des querelles politiques ou idéologiques. Le discours d’investiture du 17 juin 1954 devant l’Assemblée nationale sur la guerre d’Indochine en fournit un bon exemple. La communication entre les mains de PMF devient ainsi un outil de régulation politique, économique, sociale et sociétale.

Ce discours du 17 juin 1954 est resté dans l’histoire pour son excellence, sa force et sa justesse. PMF, comme le dit Jean Lacouture, apparaît ce jour là « au sommet de son art oratoire – sinon de sa pertinence politique ». Là encore, l’histoire retient la qualité de son intervention parce que ses talents d’orateur ont été transcendés ce jour là par la force de ses convictions sur un sujet essentiel, l’Indochine, autour duquel il avait construit une stratégie et un argumentaire politiques extrêmement solides. Il les incarnait et le poids de sa parole tient autant à la rigueur du raisonnement et à la précision de sa connaissance du sujet qu’au volontarisme de sa posture et de ses intentions politiques.

2) Son sens de la pédagogie, sa volonté permanente d’avancer des propos basés sur une réflexion solide et étayée, jamais éclipsée par la forme, découlent de sa foi inébranlable dans l’intelligence des citoyens.

« L’amour de la démocratie est un état d’esprit », écrivait-il dans Pour une République moderne : on peut considérer qu’il est resté fidèle à ce principe tout au long de sa vie.
Comme le souligne François-Xavier Stasse, cela traduit la volonté d’assurer « le primat de la raison individuelle sur la sociologie des passions ». Il s’agit de convaincre plus que de séduire et de lutter contre les mouvements d’opinion nécessairement éphémères. Et emporter l’adhésion en disant la vérité, car le devoir de vérité est une condition de la démocratie. La vérité doit être dite aux citoyens et partagée avec eux, c’est aussi une condition de l’efficacité gouvernementale. La communication avec les citoyens est considérée comme source de légitimité, ce qui est essentiel dans un régime affaibli par les dérives du système parlementaire et des querelles de partis.
Ce que traduit très clairement PMF dans sa communication, c’est une conception différente du rapport du politique avec les citoyens.

On est, il est vrai, en permanence, plus près du Churchill des années 1933-1945 que des gouvernants actuels tous pays confondus, qui ont su comprendre l’importance de la communication mais en font un tout autre usage.

II – En 2012, PMF, source d’inspiration autant que de regret.

Il est troublant d’observer à quel point il a marqué les générations politiques qui lui ont succédé, à travers la Vème République, à travers les hommes comme à travers les appareils politiques. Régulièrement, des hommes et des femmes politiques reprennent ses formules avec plus ou moins de bonheur. De Nicolas Sarkozy lors de la campagne présidentielle de 2007 à Marine le Pen aujourd’hui l’expression « il faut dire la vérité aux Français » fait florès.

Mais si la communication est devenue le moteur de la vie politique, ce n’est plus de la communication au sens où l’entendait PMF dont il s’agit. Et pourtant, elle pourrait être une arme essentielle au service de la mise en oeuvre des politiques voulues par les gouvernants.

A- La communication est devenue le moteur de la vie politique mais ce n’est plus la communication au sens où l’entendait PMF.

Les médias se sont développés et diversifiés depuis la fin des années cinquante. Les hommes politiques ont appris à les maîtriser et à s’en servir. Le contexte n’est plus le même, le contenu non plus.
Alors que seule la presse écrite permettait de s’adresser au plus grand nombre au début de la carrière de PMF, aujourd’hui les canaux de communication sont extrêmement nombreux et se sont surtout profondément transformés. Et avec eux les exigences de la communication.
Ce fut d’abord le temps de la télévision et du « JT 20 h » roi, qui n’a pas totalement disparu mais est concurrencé par l’émergence de fast-médias, au sein desquels les informations circulent d’autant plus vite qu’elles ne sont pas maitrisées.
Ils sont à l’origine d’une profonde transformation de la communication des hommes politiques : ils doivent apprendre à gérer et à contrôler en permanence la moindre de leurs interventions. Souvenons-nous de quelques incidents célèbres immédiatement relayés sur le net, à l’infini et à profusion.

La pression est totale, permanente, la capacité de se faire entendre également. Il faut savoir résister à la première autant que vivre avec l’obsession de tirer parti de chaque opportunité de se servir de la seconde. D’où la tentation permanente de créer les occasions pour mieux les maîtriser et être plus souvent présent.

Il est bien difficile dans ce nouveau contexte, où l’immédiateté et l’effet de surprise, comme la tentation du « coup » priment, de prendre ou de garder une stature d’expert, de pédagogue. Cela alors que les moments les plus triviaux de la vie politique sont accessibles immédiatement au plus grand nombre.

Plus les hommes politiques ont maîtrisé les différents outils, plus ceux-ci se sont diversifiés et plus la communication est devenue une fin en soi. Au lieu d’être le moyen de l’action, elle tend à en devenir la finalité. Au « je communique pour faire et mieux faire » a succédé le « je fais pour pouvoir communiquer et mieux communiquer ».

Ajoutons-y l’émergence et l’influence croissante des « spin doctors » dont le conseiller de Tony Blair, Alistair Campbell, a incarné à tout jamais l’existence et le rôle dans le film de Stephan Frears, The Queen. Le spin, en langage sportif, c’est l’effet qu’on donne à la balle lorsqu’on la renvoie à son adversaire, pour prendre celui-ci à contre-pied.

L’usage toujours plus fréquent de cette technique de communication, qui consiste à essayer de détourner le débat pour éviter d’avoir à répondre à des questions délicates ou à traiter de problèmes complexes, fait qu’on est désormais loin de l’exigence de vérité, de pédagogie et d’expertise qu’incarnait et défendait PMF.

La forme a largement pris le pas sur le fond et la communication politique est de ce fait très loin du vecteur de démocratie qu’elle constituait pour PMF. Et pourtant cela reste un outil très efficace d’accompagnement du changement et donc de mise en oeuvre des réformes engagées par les Gouvernants.

B- La communication n’en demeure pas moins un outil essentiel au service des politiques voulues par les gouvernants.
La communication est un outil de gouvernement essentiel et efficace dans des sociétés où les décisions ne sont plus acceptées pour la seule raison qu’elles viennent d’en haut. Le pouvoir politique, même totalement légitime ou récemment élu, doit s’expliquer, se justifier et convaincre pour appliquer son programme. Face aux réformes difficiles et douloureuses dont ont besoin nos sociétés, la pédagogie doit être permanente et cela reste le rôle d’une communication bien comprise.

L’histoire récente de notre pays montre à quel point il est compliqué de gouverner et d’engager des réformes lorsque le travail de pédagogie n’est pas fait préalablement à l’annonce des mesures, appuyé sur une communication bien ciblée et sur un véritable discours d’experts. Trois exemples contrastés que j’ai eu l’occasion de développer dans mon livre « Affaire de com », publié en août dernier chez Odile Jacob:
> de la communication forte sur la décentralisation de l’acte I (1981-1986) aux échecs de celle des deux autres 2003-2005, 2010-2011 ;
> la mauvaise communication à l’origine de l’échec d’une réforme : le cas du CPE ;
> le bon équilibre entre solidité du projet et déploiement d’une communication bien ciblée et bien calibrée : la réforme des retraites de 1995 à 2011.

A l’heure de la co-construction et de la démocratie participative, la communication est un outil indispensable à l’action politique si elle est utilisée pour ce qu’elle est : un moyen et pas une fin.
Aussi, se pencher sur l’exemplarité de PMF en matière de communication , c’est se rappeler que l’outil communication ne doit jamais prendre le pas sur le fond. C’est également comprendre que démontrer ses propos, prendre le temps d’expliquer, de faire valoir ses arguments de manière simple, accessible et pédagogique, doit rester le fondement, la raison d’être de toute communication – sans pour autant tomber dans un travers caricatural et excessif de simplification : en respectant la différence entre pédagogie et raccourci, entre simplification et caricature.

En conclusion

Pour tirer les grands enseignements de l’exemple de PMF et définir ainsi les grandes règles de communication que devraient avoir aujourd’hui en tête les hommes politiques pour marquer les esprits comme il l’a fait, il est indispensable de rappeler que l’on ne peut réduire PMF à sa communication.

C’est parce que sa communication était au service de ses convictions et de son action, parce qu’elle était au cœur de sa stratégie de fond qu’elle a pu être efficace, qu’elle a pris une telle place dans l’histoire de notre pays et qu’elle demeure aussi vivante dans nos mémoires. Les seules comparaisons qui me paraissent fondées, c’est avec le Général de Gaulle et avec François Mitterrand sous la 5ème République qu’il faut les faire. Mais le premier a gouverné avec une pleine autorité treize ans et le second quinze ans dont dix de plein exercice. Pas sept mois et demi comme PMF! Ce qui souligne a contrario la force de la communication de celui-ci et la permanence de son exemple.

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