Hommage à Raymond Aubrac par Jean-Louis Crémieux-Brilhac

Le 16 avril 2012, dans la grande cour des Invalides, en présence du président de la République, des plus éminents candidats à l’élection présidentielle, de ministres et de généraux, de représentants des corps constitués, d’ambassadeurs et d’une foule d’amis, de sympathisants, de lycéens regroupés autour de sa famille, les honneurs militaires ont été rendus à la dépouille de Raymond Aubrac , ancien résistant, ancien hors la loi, citoyen du monde, grand croix de la Légion d’honneur, disparu quelques jours plus tôt à près de quatre-vingt dix-huit ans.

Un destin hors normes. Comme Mendès France, bien qu’ils soient venus d’horizons politiques différents, Aubrac a prouvé ce que peut en certains instants la volonté d’un homme même dans une société humaine mondialisée. Comme Mendès France, quoique par des voies différentes, il a été un pionnier de l’affranchissement du Tiers Monde. Comme Mendès France, il lui a fallu faire face à des mises en accusation scandaleuses. Comme Mendès France,  son nom reste une référence et un exemple tant par son combat et les valeurs qu’il a incarnées que par son message renouvelé aux jeunes de s’engager, comme lui l’avait fait, afin de construire pas à pas  le futur.

Né le 31 juillet 1913, Raymond Samuel, pseudo Aubrac, est, quand éclate la guerre un jeune ingénieur des Ponts et Chaussées qui a parfait sa formation en Amérique au MIT et s’est initié au marxisme dans des cercles communistes. Officier du génie durant la campagne de France, rescapé de captivité grâce à sa jeune femme, l’agrégée d’histoire Lucie Bernard, est, dès la fin de 1940, un des tout premiers militants de la Résistance. Cofondateur du mouvement Libération aux côtés d’Emmanuel d’Astier de La Vigerie, il en est un des organisateurs, un de ses cadres dirigeants, et il s’emploie rapidement à le doter d’une branche paramilitaire, ce qui lui vaut de devenir un des adjoints du général Delestraint, nommé par de Gaulle commandant en chef de l’Armée secrète. Après l’arrestation de ce dernier, il aurait été promu inspecteur général et chef d’état-major de l’Armée secrète pour la zone nord s’il n’avait été pris avec Jean Moulin au piège du traquenard de Caluire  le 21 juin 1943. Il est délivré trois mois plus tard par le coup d’éclat d’un corps franc de la Résistance animé par sa jeune femme, enceinte de cinq mois, qui attaque en pleine rue de Lyon le convoi allemand où il se trouve et en février 1944 il est « exfiltré » clandestinement vers Londres avec Lucie  et son jeune fils. Nommé membre de l’Assemblée consultative d’Alger, il est écarté par une cabale des hautes fonctions auxquelles le destinait d’Astier et s’engage dans les parachutistes : « Vous êtes un homme » lui dit de Gaulle qui le nomme le 6 août commissaire de la République pour la région de Marseille.

Une carrière de grand serviteur de l’Etat s’ouvre à lui, il s’y consacre trois ans. A Marseille où il débarque en plein combat, il crée pour rétablir l’ordre les Forces républicaines de sécurité, ancêtres des CRS et la première Cour de justice de France libérée et se singularise en réquisitionnant 18 grandes entreprises marseillaises qui fonctionneront en cogestion ouvrière. Manifestement proche de l’extrême gauche, s’appuyant sur la CGT, il est désormais étiqueté compagnon de route du parti communiste. Ainsi est-il le premier commissaire de la République relevé de ses fonctions, en janvier 1945 ; mais c’est pour être chargé bientôt du déminage des 500 000 hectares de territoire français criblées de 15 millions de mines : ce dont il s’acquitte dans les délais extra-rapides qui lui sont imposés, au prix -qui lui sera reproché- de la mort de 500 démineurs français et de 2 000 prisonniers allemands.

 En 1946, ses liens avec le parti communiste lui valent d’héberger Ho-Chi-Minh durant les entretiens de Fontainebleau. Ceux-ci n’empêchent pas la guerre d’Indochine, mais lui valent des amitiés vietnamiennes qui feront à maintes reprises de lui un conseiller occulte, voire un intercesseur. C’est désormais dans une carrière internationale qu’il s’engage.

Pendant une dizaine d’années, créateur et animateur du Bureau d’étude et de recherches pour l’industrie moderne (BERIM), il joue un rôle important et discret dans les relations économiques entre la France et les démocraties populaires.  Le renforcement du totalitarisme dans les pays de l’Est, le procès et la condamnation du dirigeant tchécoslovaque Arthur London dont il était l’ami et la « normalisation » réduisent de sa part un engagement qu’il  n’avait jamais poussé jusqu’à  s’inscrire au parti communiste .

On le retrouve alors pionnier des réformes agraires du Maroc où il est, à partir de 1958, secrétaire général de l’Office des irrigations ; il y instaure avec succès remarqué la culture de la betterave et l’industrie sucrière : technicien avisé, il prouve la possibilité d’introduire la modernité dans un secteur agricole d’un pays en développement en y faisant adhérer et participer les populations. Ce succès lui vaut d’être nommé  de 1963 à 1976 directeur à l’Organisation mondiale pour l’Agriculture, la FAO. Il est tout ce temps un acteur de la coopération avec les pays en voie de développement.

Il joue en même temps un rôle discret mais efficace dans les négociations visant à mettre fin à la guerre d’Indochine où les Américains ont pris le relais de la France.  Il est un conseiller occulte de Kissinger dont il a la confiance, il est chargé par lui de  missions répétées de consultation, voire de conciliation au Vietnam.  Grâce aux relations paradoxales qu’il a nouées avec la Curie romaine, il est l’instigateur des démarches  diplomatiques qui conduisent l’Etat-major américain à renoncer à bombarder et à détruire les digues du Mékong.

Il est arrivé au terme de cette étonnante carrière professionnelle, à 70 ans passés, et se consacre aux échanges culturels avec le Vietnam quand Caluire le rattrape. Le succès éditorial du livre de sa femme « Ils  partiront dans l’ivresse », les libertés prises avec la rigueur historique dans le film de Claude Berri sur Lucie Aubrac valent au couple critiques et diffamations. Qui pis est, le Gestapiste Barbie, tortionnaire de Jean Moulin, livré dans les années 1980 à la justice française, prétend qu’Aubrac aurait été l’informateur qui aurait permis aux Allemands l’arrestation de Jean Moulin. La dénonciation est scandaleuse, historiquement insoutenable et condamnée par la communauté des historiens, elle n’en sera pas moins relancée jusqu’à ces dernières années.

Après la disparition de Lucie, dont il a partagé 67 ans la vie jusqu’à former avec elle un couple mythique, Raymond Aubrac s’est voué jusqu’à son dernier jour à la mission de grand témoin de la Résistance. Il a consacré  ses dernières forces à en rappeler l’esprit, à en défendre les valeurs et les acquis sociaux contre les menaces de démantèlement et à prôner aux jeunes l’engagement.

Esprit libre, homme d’action volontariste, efficace et discret loin du tumulte des tribunes, le résistant Raymond Aubrac Il fait figure d’exemple et de référence notamment auprès de nombreux jeunes. Incarnation de la Résistance, il laisse l’image d’un champion de la justice sociale qui a été la  preuve vivante de  l’efficacité citoyenne.

Jean-Louis Crémieux-Brilhac

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